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28/02/2008

Le wiki-roman menace l'écriture solitaire

Périmé, le mythe de l’écrivain solitaire : à la question « peut-on écrire une œuvre à plusieurs mains ? », les internautes répondent oui. Depuis le phénomène « A million penguins » (voir aussi le blog associé), le roman collaboratif lancé par l’éditeur britannique Penguin books en février 2007, l’idée d’une initiative d’une telle ampleur à la française fait peu à peu son chemin sur la toile. La plate-forme Wikiroman entend bien suivre les traces de la désormais célèbre aventure d’outre-Manche… malgré des débuts laborieux. L’idée : n’importe quel internaute peut proposer un début de roman, élu par les suffrages de l’ensemble des co-auteurs. L’histoire est ensuite complétée par l’imagination et la prose d’autres écrivains en herbe, qui doivent au préalable soumettre leur texte à un vote, et ainsi de suite.

Si l’initiative est louable, elle n’en est pour l’instant qu’à ses prémices : en près d’un mois, seuls quatre débuts de récit ont été proposés. Et pourtant il en faudra des cerveaux et des mains pour égaler l’aventure « A million penguins » : 11 000 contributions de quelque 1500 auteurs, qui auront fait de ce polar de 1030 pages « non le roman le plus lu, mais probablement celui le plus écrit de l’histoire », comme l’a affirmé Jeremy Ettinghausen, directeur de la branche numérique de Penguin books. A l’origine, un simple projet expérimental lancé sur la toile par la maison d’édition et l’atelier d’écriture de l’université De Montfort (Leicester, Grande-Bretagne), pour étudier l’aptitude d’un groupe de personnes hétérogène à s’exprimer comme une seule « voie fictionnelle crédible ».

La fin de l’écriture solitaire ?
Avec le wiki-roman, il n’y a donc plus aucune distinction entre les auteurs et les lecteurs, ce qui révolutionne radicalement le monde de l’écriture tel qu’il a été perçu pendant des siècles : chacun peut apporter sa pierre à l’édifice, prendre part à l’aventure à n’importe quel moment. Le texte peut donc évoluer de manière assez chaotique et surprenante car nul ne sait à l’avance jusqu’où l’imagination d’un autre co-auteur va mener le récit.

Alors, est-ce la fin de l’écriture solitaire, et faudra-t-il désormais nécessairement rassembler les imaginations pour créer une œuvre digne de ce nom ? Surtout, n’importe quel internaute pourra-t-il maintenant prétendre au titre si convoité d’écrivain ? Sûrement pas, selon Pierre Assouline, auteur du blog La république des livres :
« Peut-être faut-il le rappeler : la littérature est l’épreuve de la solitude. Quand on écrit, on est toujours seul. Un roman, je parle de ces romans que l’on met toute une vie à ruminer et quelques mois à suer, n’est pas un jeu en ligne. Demandez à Simenon, Kafka, Faulkner et à leur épigones. Ils écrivaient par rapport à un absolu. Réduire ça à une question d’ego qu’il s’agirait de déjouer par un gadget e-communautaire, c’est se condamner à ne rien comprendre à l’enjeu. »

Même pour Jeremy Ettinghausen, de Penguin books, l’expérience du wiki-roman n’est pas un franc succès (message adressé aux internautes le 7 mars 2007 : « Un million de mercis ») :
« Alors que peut-on tirer de cette expérience : un roman peut-il vraiment être écrit collectivement ? Je pense que la réponse doit être un "peut-être" nuancé. Les dernières modifications, les pages de discussion et le forum me donnent de l’espoir : il est clair que certains d’entre vous ont vraiment bien travaillé ensemble, ont discuté des contributions des uns et des autres, et ont même prévu de collaborer dans le futur, ce qui est vraiment encourageant. Mais ouvrir cette expérience au "monde entier" a clairement causé des problèmes : nous avons eu des vandales, des pornographes, des spammers et toutes sortes de gens qui avaient des conceptions tellement différentes de ce qu’est un bon roman qu’il était toujours difficile de parvenir à un véritable sens de la cohésion. »

A noter : les autres projets de wiki-roman sur la toile
- le projet Wikira : né en juin 2002, il consiste en l’écriture collective de plusieurs textes sur des thèmes de science-fiction.
- le projet Roman collectif : la participation de l’internaute varie en fonction du rôle qu’il a choisi : écrivain, scénariste-assembleur (ie qui encadre et structure le roman ou la nouvelle), ou correcteur. Lorsque l’ouvrage est terminé, il est édité sur Internet.
- le projet Ioonos : roman collaboratif pour enfant qui n’en est qu’à ses débuts.

24/02/2008

Bérénice, ou le destin brisé d'une reine

En ce moment sur les chaînes de télévision françaises, c’est la débandade. Laurent Ournac (oui, celui de L’incroyable fiancé) fait son grand retour de comédien fétiche de TF1 dans Camping paradis 2 (ou l’art de recycler les anciennes "gloires" de la télé-réalité). Jean-Pierre Foucault présente un nouveau divertissement dans lequel des candidats survitaminés vont encore nous faire vivre de grands moments d’émotion. La nouvelle star a repris, sans Dove Attia. Alors je ne sais pas vous, mais moi, tout cet épanchement culturel, ça me donne furieusement envie de relire mes classiques...

Et s’il devait n’en rester qu’une, parmi tout l’œuvre de Jean Racine, ce serait cette tragédie-là : Bérénice.

Bérénice, ou l’histoire tragique d’une lutte sans concession entre amour et pouvoir politique. Bérénice, reine de Palestine, aime depuis cinq ans Titus, d’un amour partagé et sans faille. Mais Titus est empereur de Rome, et la loi de sa cité lui interdit d’épouser une étrangère, tandis qu’Antiochus, ancien amant de Bérénice, incapable de cacher plus longtemps son amour pour la reine, essaie dans une ultime tentative de conquérir son cœur. Déchirés entre passion et pouvoir, broyés par une raison d’Etat qui les dépasse, les trois jeunes souverains vont devoir se résigner et faire le deuil de leur amour.


Acte I, scène 4 : Bérénice, qui a souffert quelque temps de l’indifférence de Titus, est désormais certaine de son amour et attend le mariage qui la couronnera impératrice de Rome. Incapable de tenir la promesse qu’elle lui avait arrachée cinq ans auparavant, Antiochus lui avoue qu’il lui est impossible de ne plus l’aimer, et préfère la quitter pour toujours.

Antiochus
Enfin votre rigueur emporta la balance :
Vous sûtes m’imposer l’exil ou le silence,
Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais puisqu’en ce moment j’ose me déclarer,
Lorsque vous m’arrachiez cette injuste promesse,
Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse.
(…)
D’un inutile amour trop constante victime,
Heureux dans mes malheurs d’en avoir pu sans crime
Conter toute l’histoire aux yeux qui les ont faits,
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.
(…)
Je fuis Titus : je fuis ce nom qui m’inquiète,
Ce nom qu’à tous moments votre bouche répète.
Que vous dirais-je enfin ? Je fuis des yeux distraits,
Qui me voyant toujours, ne me voyaient jamais.
Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image,
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu’une aveugle douleur
Remplisse l’univers du bruit de mon malheur,
Madame : le seul bruit d’une mort que j’implore
Vous fera souvenir que je vivais encore.
Adieu.


Acte IV, scène 5 :
Titus annonce à Bérénice qu’il a choisi de suivre sa destinée d’empereur et qu’il leur faut se séparer. Accablée de douleur, la reine s’apprête à quitter Rome et son souverain, menaçant de se tuer par vengeance.

Titus
Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme,
Tout l’empire parlait, mais la gloire, Madame,
Ne s’était point encore fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce destin me livre,
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt de s’éloigner,
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

Bérénice
Eh bien ! Régnez, cruel, contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais : adieu…
Pour jamais ! Ah, Seigneur ! Songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !


A noter : Bérénice est actuellement mise en scène par Lambert Wilson au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, jusqu’au 22 mars. Avec Carole Bouquet (qui avait déjà joué le rôle dans une adaptation télévisée, en 1999), Georges Wilson et Lambert Wilson.
De 7 à 24 euros - Du mardi au samedi à 20h30, le samedi à 15h30 - Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, 75010 Paris - Renseignements : 01.46.07.34.50
Plus d’infos : cliquez ici


Lambert Wilson, qui a mis en scène la pièce et joue également le rôle de Titus, et Carole Bouquet, qui interprète Bérénice, s'expriment sur leur relation à la tragédie de Racine devant les caméras de TF1 :

 

22/02/2008

Littell interpelle les Allemands

251f9aff4e48a3be83e63a51470ea5f7.jpgA la veille de la parution dans les librairies allemandes du livre Les Bienveillantes, prix Goncourt 2006, son auteur Jonathan Littell fait largement parler de lui outre-Rhin. Rappelons-le, Les BienveillantesDie Wohlgesinnten en allemand – raconte sous forme de mémoires le destin d’un bourreau dépourvu de toute conscience morale, Max Aue, qui gravit un à un les échelons de l’administration nazie et de l’horreur durant la Seconde Guerre mondiale. La sortie de cette fresque colossale, archi-documentée et décryptée avec précision et froideur, avait fait grand bruit lors de la rentrée littéraire de septembre 2006 en France.
C’est cette fois outre-Rhin que la polémique a repris il y a une dizaine de jours, a révélé Le Figaro mercredi. Qu’on aime ou qu’on déteste, Jonathan Littell interpelle, dérange et ne laisse personne indifférent. Dans les pages de Die Welt, quotidien conservateur, on est assez catégorique : le roman « repousse, provoque et n’est à recommander à personne ». Iris Radisch, critique littéraire à l’hebdomadaire libéral Die Zeit, frappe un plus grand coup et s’interroge sur les raisons pour lesquelles nous devrions lire « ce livre d’un idiot cultivé qui écrit mal, est secoué par des perversions sexuelles, et s’adonne à une idéologie raciste élitiste et une croyance antique dans le destin ».
Jugement en revanche nettement plus bienveillant pour l’hebdomadaire d’actualité générale Focus, qui parle de l’œuvre comme du « roman anti-guerre le plus impressionnant des dernières décennies ». Jonathan Littell, pour sa part, interrogé par Der Spiegel, influent hebdomadaire d’investigation, affirme n’avoir eu « aucune intention pédagogique » lors de l’écriture de son roman. Il se rendra jeudi en Allemagne pour débattre face à Daniel Cohn-Bendit. Reste une interrogation : le buzz généré autour de ce scandale ne serait-il pas une technique commerciale visant simplement à booster les ventes du livre ?..


François Busnel, directeur du magazine Lire, présente et critique le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes :

 
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